Lors d’un récent forum, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a souligné la nécessité de rétablir les relations entre l’Europe et les États-Unis. La divergence qui s’installe progressivement entre les deux régions rendrait nécessaire de repenser leurs relations à la lumière des développements récents et de réfléchir à l’autonomie de l’Europe, tant sur le plan diplomatique que militaire ou financier. (euro et dollar)
Angela Merkel, elle, a vite marqué ses distances. Pour la chancelière allemande, l’idée d’une rupture nette avec Washington n’est pas à l’ordre du jour. Son refus n’est pas anodin : il s’agit de préserver une alliance transatlantique qui a façonné l’Europe d’après-guerre. Berlin, fidèle à son modèle de fédéralisme prudent, redoute encore la perspective d’une union politique trop poussée. Là où Paris, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, rêve d’un budget commun réellement significatif, l’Allemagne défend plutôt des règles partagées, mais sans gouvernement central fort. Deux visions qui s’opposent, deux rythmes pour l’Europe.
Le débat lancé par Heiko Maas ne se limite pas au seul terrain politique. Il touche aussi à l’ombre portée du dollar sur l’économie européenne. L’épisode des sanctions américaines contre l’Iran a mis en lumière la dépendance des entreprises européennes à la monnaie américaine. Menacées d’être exclues du marché américain et privées d’accès au financement en dollars, nombre d’entre elles n’ont pas eu d’autre choix que de se retirer. Ici, la finance pèse plus lourd que les discours : sans accès au dollar, impossible de faire tourner la machine.
Se pose alors une question lourde de conséquences : l’Europe peut-elle bâtir une alternative crédible ? L’euro, en théorie, pourrait endosser ce rôle. Mais la réalité s’avère plus complexe.
L’architecture financière mondiale reposerait alors sur des bases totalement revisitées : un système multipolaire, où chaque grande région disposerait de sa propre monnaie de référence. Un tel modèle supposerait deux niveaux d’échanges. D’un côté, les devises locales, adossées à la monnaie dominante de leur zone. De l’autre, des transactions entre ces devises de référence. Ce schéma, s’il est séduisant sur le papier, n’a jamais existé dans une économie globalisée. Les précédents historiques étaient fragmentés, chaque bloc vivant dans une relative autarcie, avec des échanges limités entre zones.
Aujourd’hui, la mondialisation a fait sauter ces cloisons. Ce qui prévaut désormais, c’est la loi du « bon argent chasse le mauvais » à l’échelle planétaire. Pour qu’un système multipolaire s’installe, il faudrait que les monnaies de référence soient à égalité de puissance. Or, la réalité dit tout l’inverse.
Deux obstacles rendent ce scénario hautement improbable. Les grandes régions économiques n’affichent ni la même dynamique de croissance, ni la même capacité d’innovation. Leur poids politique diffère tout autant. Et c’est là que le bât blesse : la monnaie internationale qui s’impose n’est pas seulement celle de l’économie la plus performante, mais celle du pays qui détient le pouvoir politique pour imposer ses choix, y compris sur le plan militaire.
Le cas du Japon illustre parfaitement cette mécanique. Au sommet de sa puissance, dans les années 1980, l’archipel ne parvint jamais à hisser le yen au rang du dollar. La raison ? Une influence politique limitée sur la scène internationale. L’Europe, malgré son poids économique, se heurte au même plafond de verre : sans capacité à peser dans les grandes décisions mondiales, sa monnaie reste dans l’ombre du billet vert.
Dans ce contexte, le dollar conserve une longueur d’avance. Les décisions américaines, même controversées, s’imposent par la force des faits. Donald Trump, quels que soient les reproches adressés à sa politique, a su démontrer cette réalité : aucun autre pays ne dispose de la même marge de manœuvre, et l’Europe s’en trouve reléguée au rang de spectatrice. Tant qu’elle restera incapable d’affirmer une volonté politique unifiée et durable, l’idée d’une monnaie capable de détrôner le dollar restera un mirage.
Ce n’est pas la monnaie qui fait la puissance, c’est la puissance qui fait la monnaie. Tant que les États-Unis continueront d’imposer leur tempo sur les grands dossiers diplomatiques, le dollar restera la clé de voûte du système mondial. Pour l’Europe, le billet vert n’est pas près de perdre sa suprématie : la monnaie unique restera tributaire d’une union politique qui, elle, tarde toujours à se dessiner.
À force de regarder la couleur du dollar dans chaque négociation internationale, l’Europe mesure l’écart qui la sépare encore du pouvoir d’imposer sa propre cadence. Tant que la partition politique ne sera pas écrite à l’unisson, la symphonie monétaire restera américaine.

