Kim Jong-un serrant la main de Donald Trump : en un instant, nous sommes passés, dans la grammaire trumpienne, de « Rocket Man » à « Brave Man ». L’idylle, comme nous l’avons vu, a été de courte durée et la Corée du Nord a rapidement redevenu le régime détesté qu’elle était aux yeux des États-Unis. Dans les médias français,c’est une analyse manichéenne et monocausale qui domine : les échecs diplomatiques du régime nord-coréen seraient uniquement attribuables à sa soif de pouvoir et à son irrationalité. Afin de saisir toutes les questions, il est important de revenir sur la spécificité de la relation entre les deux Corées et leurs déterminants géopolitiques et historiques complexes.
Pourquoi ce schéma réducteur s’impose-t-il lorsqu’on évoque la péninsule coréenne ? L’Asie de l’Est, aux yeux d’une large partie de l’opinion occidentale, se résume presque à la Chine et au Japon. La Corée persiste en marge, réduite à un espace-tampon ou à un théâtre excentrique pour un régime Nord incompris. Cet angle mort s’est accentué à force de n’exposer que les aspects les plus spectaculaires du pouvoir nord-coréen, négligeant des décennies de réalité enfouie. Pour sortir de la caricature et vraiment comprendre ce qui sépare les deux pays, il faut revenir sur la profonde cassure apparue sous la guerre froide.
De cette guerre de Corée, la péninsule est sortie brisée : Pyongyang anéantie à 80 %, Séoul à 65 %. Un affrontement parmi les plus violents du siècle dernier, pourtant, il reste largement occulté en Occident.
La Corée, prise dans l’étau de la rivalité Est-Ouest
Le 25 juin 1950, le Nord lance un assaut et enflamme la péninsule pour trois années de guerre meurtrière. Aucun vainqueur, jamais de paix signée : la division s’installe. Pour la population coréenne, ce conflit s’inscrit dans une longue suite d’interventions étrangères, du joug mongol à la colonisation japonaise, sans oublier Soviétiques et Américains qui se disputent désormais les rênes d’un pays jusque-là uni.
Le choc laissé par ces combats, avec leur cortège de disparus, pèse encore lourd. Côté Nord, la hantise d’une nouvelle invasion dicte la politique du régime et alimente sa méfiance tenace. Au Sud, bâtir une démocratie solide sous la menace du voisin armé ressemble à un défi permanent.
Les ruptures ne datent pas d’hier : en 1910, l’annexion par le Japon marque le début de la perte d’autonomie, puis 1945 et la défaite japonaise voient les États-Unis s’imposer dans la région. David Cumin, dans Herodotus, rappelle que la conférence de Moscou aurait dû permettre une indépendance réelle et l’instauration d’un État démocratique. Mais l’impasse entre Américains et Soviétiques bloque tout. Les forces d’occupation prennent le contrôle, au sud et au nord, privant la Corée de toute initiative propre. Quand l’ONU propose des élections généralisées, l’URSS ferme la porte, entraînant la proclamation deux entités rivales : la République de Corée, avec Syngman Rhee à sa tête, et la République populaire démocratique au Nord, dirigée par Kim Il-sung.
Des exécutions d’opposants, des nettoyages violents, des purges avaient déjà cours des deux côtés, bien avant la guerre ouverte. Ivan Cadeau, spécialiste du sujet, souligne que la plupart des analyses occidentales ont longtemps refusé de dépasser une lecture binaire, pourtant bien trop courte pour expliquer la crise.
Kim Il-sung s’installe alors à la tête d’un Nord plus industrialisé et mieux préparé, bénéficiant de l’appui massif de Moscou. Les États-Unis, pour leur part, minimisent d’abord l’enjeu stratégique de la péninsule. Dean Acheson, alors secrétaire d’État, va même jusqu’à exclure la Corée de la zone de protection américaine du Pacifique en janvier 1950. Washington connaît les ambitions de Rhee mais rechigne à doter Séoul d’une véritable force militaire. Dès 1949, le Nord prépare déjà l’option armée, le Sud n’est pas en reste. Mais avant même l’assaut de 1950, le 38e parallèle est déjà synonyme de violence quasi permanente.
Initialement hésitants, les États-Unis finiront par s’investir totalement, tout comme l’URSS. L’expression « guerre américaine » employée par Ivan Cadeau n’est pas usurpée : sous drapeau onusien, ce sont les généraux de Washington qui commandent, tandis que la Chine, représentée alors par Taiwan, siège au Conseil de sécurité. Au plus fort du conflit, près de 1,8 million de soldats américains se relaient sur le front, engloutissant 50 milliards de dollars dans ce théâtre d’opérations. La riposte d’abord défensive bascule, et le Sud envahit le Nord, s’approchant de Pyongyang grâce à la supériorité aérienne américaine.
L’utilisation du napalm reste un des points les plus marquants et les plus sombres de ce conflit : trente mille tonnes brûlent la Corée du Nord. Ce traumatisme marque à jamais la mémoire collective nord-coréenne, et nourrit chez les dirigeants l’obsession de sanctuariser leur territoire.
Cet engrenage de violence finit par s’arrêter sur un armistice, le 27 juillet 1953, à Panmunjom. Les dégâts humains restent abyssaux : 35 000 militaires américains tués, des centaines de milliers de blessés, près d’un demi-million de Sud-Coréens morts, plus de 520 000 morts au Nord, et un million et demi de Chinois tués ou disparus. Les infrastructures s’effondrent, des villes entières sont détruites. La guerre de Corée, restée dans l’ombre en Occident, s’impose parmi les plus tragiques de la planète.
Après cet arrachement, deux mondes se dessinent de part et d’autre de la ligne de démarcation. En Corée du Sud, dès les années 1980, un tournant spectaculaire s’opère. Les chaebols, ces conglomérats comme Samsung ou LG, transforment la société. La vie citoyenne prend de l’ampleur et les débats publics deviennent électriques. L’épisode du scandale Choi puis la destitution de Park Geun-hye, en 2017, illustrent ce nouvel état d’esprit : ici, le peuple parvient à éjecter sa présidente. L’économie reste solide, même si la croissance marque un net ralentissement (3,1 % aujourd’hui, moitié moins qu’il y a dix ans).
Manifestations contre Park Geun-hye à Séoul, novembre 2016. JJW
De l’autre côté du 38e parallèle, le Nord décline fortement dès la fin du bloc socialiste. Dans les années 60 et 70, son modèle inspirait parfois les pays émergents. Mais l’effondrement du soutien soviétique, puis la famine entre 1995 et 1997, jusqu’à deux millions de morts, changent brutalement la donne. Ce drame humanitaire ne doit rien à la fatalité : les conditions créées par la planification autoritaire se conjuguent, dans le même temps, aux sanctions orchestrées à l’international, notamment à l’instigation de Washington. Pour une partie des Nord-Coréens, c’est un prolongement de l’épreuve subie pendant la guerre de Corée.
Loin d’un régime fou, la Corée du Nord repose sur une idéologie structurée : le « Juche ». Kim Jong-un, sur les traces de ses prédécesseurs, agit sous la hantise d’une attaque extérieure. L’arme atomique ne répond pas à un caprice mais à une stratégie de dissuasion, vue comme un dernier filet de sécurité contre tout basculement.
Le pays fait toujours face à des défis considérables : une part importante de la population demeure sous-alimentée, près de quatre personnes sur dix selon diverses estimations. Kim Jong-un tente de relancer la machine, misant sur l’équilibre entre développement économique et poursuite du programme nucléaire, selon la doctrine du « byongjin ». Pyongyang affiche un visage modernisé, alors que la majorité du territoire reste à l’écart.
Le fil d’acier du régime : autonomie économique, indépendance militaire, et ferme revendication d’un pouvoir sans tutelle étrangère. La doctrine juche rythme chaque politique, chaque discours. Kim Jong-un, marqué par les offensives du passé, voit dans le nucléaire la seule garantie pour la survie du pays. La Chine, puissance proche et incontournable, inquiète autant qu’elle fascine : la question du territoire ancien du royaume de Kogury reste brûlante entre certaines élites chinoises et la Corée du Nord, tandis que les épisodes comme la mort de Kim Jong-nam, perçue comme un message à Pékin, entretiennent l’ambiguïté.
Depuis les années 60, Pyongyang s’efforce de se doter de l’arme nucléaire avec l’appui de Moscou. Traités, livraison de réacteurs, signature du TNP en 1985 puis report des inspections… la marche vers l’arme n’a jamais cessé, malgré les embûches. L’accord KEDO, qui devait enterrer le nucléaire militaire, sera balayé par le refus de George W. Bush de dialoguer, après avoir désigné la Corée du Nord comme membre de « l’axe du mal ». L’enrichissement d’uranium reprendra, la rupture avec le TNP sera actée. Ce lent bras de fer tient la région sous pression depuis deux décennies.
La ville de Pyongyang. Uri Tours
Les stratégies américaines, qu’elles soient diplomatiques ou militaires, n’ont jamais véritablement freiné la Corée du Nord. Les sanctions, vantées comme solution-miracle, ont parfois renforcé la position du régime, lui offrant même des arguments de résistance face à la population. Leur coût humain, dans les années 1990 surtout, a été terrible et demeure un point aveugle de la communauté internationale.
Pour contourner ces restrictions, Pyongyang mise sur l’économie clandestine, pilotée par un véritable service centralisé. Cette structure contrôle des milliers d’entreprises extérieures et gère l’envoi de travailleurs à l’étranger, dont les revenus retournent en grande partie au sommet de l’État.
Face à une telle adversité, la Corée du Nord a affûté une vraie capacité tactique. Les capitales occidentales, de leur côté, peinent à réinventer leur rapport au dossier nord-coréen, multipliant les messages contradictoires. Washington, sous Clinton ou sous Trump, a soufflé à tour de rôle menaces et tentatives de dialogue, faisant osciller Pyongyang entre crispation et ouverture. La France, fidèle au camp occidental, maintient sa non-reconnaissance du régime, alors que plus d’une centaine de pays ont noué des relations diplomatiques avec le Nord. Pourtant, la Corée du Nord siège à l’ONU et à l’UNESCO, profitant de chaque espace laissé libre.
De temps à autre, on croit à une détente possible. Les rencontres entre Donald Trump et Kim Jong-un, ou encore Kim et Moon Jae-in en 2018, ont rouvert temporairement les espoirs. À Singapour, en juin, la poignée de main entre un président américain et un leader nord-coréen, l’annonce d’une possible dénucléarisation, tout semblait annoncer un changement… sans suite concrète.
Souvent, la question du nucléaire revient comme un blocage central pour Washington. Pourtant, au regard de l’histoire coréenne et de l’angoisse du Nord face à l’insécurité, on peut s’interroger sur le véritable objectif : obstacle sincère ou prétexte pour maintenir la pression ?
Moon Jae-in, à la tête du Sud, a tenté de changer d’approche. Il privilégie la parenté culturelle et linguistique du peuple coréen et multiplie les gestes en direction du Nord pour relancer un dialogue. Réouverture d’une ligne de chemin de fer ancienne en 2018, création d’un bureau de liaison permanent : autant d’initiatives pour relancer l’espoir d’un rapprochement, après des années tendues sous Lee Myung-bak. Sa politique vise aussi à modérer la montée d’un nationalisme exacerbé qui fragilise la coopération régionale.
La rencontre historique entre Donald Trump et Kim Jong-un en juin 2018. Dan Scavino Jr
La confédération, mirage ou avenir ?
La réalité est revenue au galop. Le sommet de Hanoï, début 2019, s’est terminé sur un statu quo : Washington exige la dénucléarisation, Pyongyang oppose un refus catégorique. L’impasse nucléaire, face au passé coréen et à la peur qui structure la politique du Nord, n’apporte aucune brèche nouvelle. La supposée « menace nord-coréenne » continue surtout de servir de justificatif à la présence militaire américaine au Sud, en écho à un rapport de force régional où la Chine s’affirme chaque année un peu plus. Certains conseillers de Washington n’hésitent plus à envisager un affrontement ouvert en mer de Chine méridionale, la dénucléarisation paraît donc hors d’atteinte.
La réunification, elle, relève davantage d’un mythe que d’une stratégie concrète. Les poids lourds du continent, Chine, États-Unis, Russie, Japon, rechignent à voir surgir un acteur régional fort, de peur de voir échapper une partie de leur influence. Les écarts culturels et linguistiques se creusent entre les deux Corées. Malgré tout, l’attachement à une identité commune résiste vaille que vaille.
Plutôt qu’un grand soir de l’unité, l’hypothèse d’une confédération progresse lentement. Idée ancienne, évoquée dès le sommet intercoréen de 2000, elle permettrait au Sud d’obtenir une main-d’œuvre formée et désireuse de participer à la consommation, mais pour que le Nord en tire profit, il faudrait éviter que l’alliance ne creuse encore davantage les écarts. La Corée ne veut être ni avalée ni écrasée, elle cherche à tenir son rang alors que les géants régionaux se disputent sa loyauté. Pendant ce temps, la question des bases américaines et l’installation de batteries antimissiles attisent les débats au Sud. Impossible d’exclure, dans les décennies à venir, un basculement du paysage régional qui permettrait enfin à la péninsule de commencer à dicter sa propre histoire. Ce jour-là, le passé long et tumultueux des deux Corées prendra soudain un relief inattendu, capable de refaire bouger toutes les cartes.

